(2e moitié du XIIe siècle). Texte et commentaire
extraits du livre
Ecrits de femmes.
Marie de France composa un recueil de fables, le
Dict d'Ysopet et des lais. Elle est la
première femme à écrire des vers français qui nous
soient parvenus. Le texte ci-dessous a inspiré la
fable le Loup et l'Agneau de La Fontaine.
Ce dist dou leu è dou aignel Qui béveient à un rossel ; Li lox à la sorse béveit E li agniaus à-vaul esteit. Iriéement parla li luz Ki mult esteit cuntraliuz ; Par mautalent palla à lui Tu m'as, dist-il, fet grant annui. Li aignez li ad respondu, Sire! eh quoi dunc ? ne veis-tu, Tu m'as ci ceste aigue tourblée N'en puis boivre ma saolée ; Autresi m'en irai, ce crei, Cum jeo ving tut murant de sei. Li aignelès adunc respunt : Sire, jà bévez vus à-munt, De vus me vient kankes j'ai beu ? Qoi, fist li lox, maldis me tu. L'aigneax respunt, n'en ai voloir ; Li loux li dit : jeo sai de voir, Ce méisme me fist tes père A ceste surce ù od lui ère. Or ad sis mois, si cum jeo crei - Qu'en retraiez, feit-il, sor mei ? N'ière pas neiz, si cum jeo cuit ; E coi pur ce, li lus a dit, Jà me fuz tu ore cuntraire E chose ke tu ne deiz faire ; Dunc prist li lox, l'engniel petit As denz l'estrangle, si l'ocist. MORALITE Ci funt li riche robéur, Li vesconte è li jugéur, De cax k'il unt en lur justice ; Fauxe aqoison par cuveitise, Truevent assez pur ax cunfundre, Suvent les funt as plais semundre ; La char lur tolent è la pel, Si cum li lox fist à l'aingniel.
DU LOUP ET DE L'AGNEAU Ceci parle du loup et de l'agneau qui buvaient à un ruisseau ; le loup à la source buvait et l'agneau plus bas se tenait. Le loup parla avec colère lui qui était très querelleur ; il s'adressa à lui avec emportement : tu m'as, dit-il, fait grande offense. L'agneau lui a répondu : Sire, et quoi donc ? - Ne vois-tu pas que tu m'as troublé là cette eau ? je n'en puis boire tout mon saoul ; ainsi je m'en irai, je crois, comme je vins, mourant de soif. L'agneau répondit sur-le-champ : Sire, vous buvez en amont, et de vous vient ce que j'ai bu. Quoi, fit le loup ? tu médis de moi. L'agneau répond : c'est sans le vouloir. Le loup lui dit : je sais très bien que ton père me fit de même à cette source où je fus avec lui. Il y a six mois, à ce que je crois. - Que me reprochez-vous à moi ? Je n'étais pas né, à ce que je crois. Et c'est pourquoi, a dit le loup, tu me fus là déjà contraire : c'est chose que tu ne dois faire ; sur ce le loup saisit l'agneau, l'étrangle de ses dents, l'occit. MORALITE Ainsi font les riches voleurs, les vicomtes et les juges, de ceux qu'ils ont en leur justice ; faux domaine par convoitise, ils trouvent assez pour les confondre, souvent ils les font convoquer au tribunal, leur enlèvent la chair et la peau, comme le loup fit à l'agneau.
Le Dict d'Ysopet