Joyce Mansour

Oeuvres complètes, Actes Sud, 1991

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Reçois mes prières.
Avale mes pensées polluées.
Purifie-moi : que mes yeux s'ouvrent
Qu'ils voient le sourire intérieur des assassins.
Et une fois pure
Judas crucifie-moi.

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Ton cou tranché.
Ta tête qui saigne
Séparée de ton corps
Grimaçante et aveugle.
Ton cou qui saigne des gouttes de folie
Tes yeux qui pleurent des larmes de désir
Et moi qui bois
Ta vie qui part.
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Dans le velours rouge de ton ventre
Dans le noir de tes cris secrets
J'ai pénétré.
Et la terre se balance en pleurant en chantant.
Tandis que j'attends l'effet du poison
Le sang d'un démon qu'est la bile crachée
Crachée par des animaux massacrés.

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Tu frémis de honte
Mais tu aimes frémir.
Tu gémis de peur
Mais tes larmes sint douces.
Tu te caches à ma vue
Espérant que je te trouve.
Tu veux ta destruction.

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Une femme créait en elle le soleil
Et ses mains étaient belles à voir.
La terre s'ouvrait sous ses pieds fertiles
Et l'enveloppe de son haleine orangée
Fécondant ainsi la sérénité.

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Même référence, mais texte différent, extrait de Ecrits de femmes, Textes rassemblés par Monique Houssin et Elisabeth Marsault-Loi, Messidor, 1986.

Une femme créait le soleil
En elle
Et ses mains étaient belles
la terre plongeait sous ses pieds
L'assaillant de l'haleine fertile
Des volcans
Ses narines palpitaient ses paupières se baissaient
Empesées par le lourd limon de l'oreiller
C'est la nuit
Et l'égratignure tranquille où meurt le vide haletant
Se bat se débat s'ouvre et doucement se ferme
Sur la verge dodelinante de Noé l'explorateur

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Que mes seins te provoquent
Je veux ta rage.
Je veux voir tes yeux s'épaissir
Tes joues blanchir en se creusant.
Je veux tes frissons.
Que tu éclates entre mes cuisses
Que mes désirs soient exaucés sur le sol fertile
De ton corps sans pudeur.

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Les vices des hommes
Sont mon domaine
Leurs plaies mes doux gâteaux
J'aime mâcher leurs viles pensées
Car leur laideur fait ma beauté

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Petit corps mal fait
Dans sa cave sans jours.
Petite tête bien lisse
Sans yeux ni sourire
C'est l'enfance.
Petits os sans volonté
Vite brisés entre des doigts hâtifs
Cobaye flasque, doux et condamné,
Enfant pas enfant d'une mère sans amant
Condamné à être seul, condamné à la science.

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Trois grosses femmes et un vieil homme
Leur maison est une souricière.
Fenêtres fermées pour mieux conserver leurs chairs
Ils mangent des embryons sous forme de saucissons.
Délicieusement nus sous leur peau en loques
Ils pataugent dans des bains de lait
Guettant avec râles la maladie qui ronge.
Vieillesse, quel enchantement !
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RAPACES

 
LA CUIRASSE
Quand la guerre pleuvra sur la houle et sur les plages
J'irai à sa rencontre armée de mon visage
Coiffée d'un lourd sanglot
Je m'étendrai à plat ventre
Sur l'aile d'un bombardier
Et j'attendrai
Quand le ciment brûlera sur les trottoirs
Je suivrai l'itinéraire des bombes parmi les grimaces de la foule
Je me collerai aux décombres
Comme une touffe de poils sur un nu
Mon oeil escortera les contours allongés de la désolation
Des morts brasillants de soleil et de sang
Se tairont à mes côtés  
Des infirmières gantées de peau
Pataugeront dans le doux liquide de la vie humaine
Et les moribonds flamberont
Comme des châteaux de paille
Les colonnades s'enliseront
Les astres bêleront
Même les pantalons de flanelle s'engloutiront
Dans l'espace géant de la peur
Et je ricanerai dents découvertes violette d'extase dithyrambique
Hystérique généreuse
Quand la guerre pleuvra sur la houle et sur les plages
J'irai à sa rencontre armée de mon visage
Coiffée d'un lourd sanglot
 
PERICOLOSO SORGERSI

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Connais-tu encore le doux arôme des plantaniers
Combien étranges peuvent être les choses familières après un départ
Combien triste la nourriture
Combien fade un lit
Et les chats
Te rappelles-tu les chats aux griffes stridentes
Qui hurlaient sur le toit quand ta langue me fouillait
Et qui faisaient le gros dos quand tes ongles m'écorchaient
Ils vibraient quand je cédais
Je ne sais plus aimer
Les bulles douloureuses du délire se sont évanouies de mes lèvres
J'ai abandonné mon masque de feuillage
Un rosier agonise sous le lit
Je ne me déhanche plus parmi la pierraille
Les chats ont déserté le toit
 
PARCE QUE TU N'AS PAS DE JAMBES

Parce que tu es vieux et sans atouts
Parce que tu souffles et transpires dans le noir
Parce que tes mains cherchent un coin humide pour mourir
Je piquerai ton torse tragique de fines aiguilles trempées dans du miel
Et tu souriras insulaire de la nuit de toute ta bouche épineuse
De tout ton effroi
Parce que tu es muet et que tes jours sont comptés
Parce que tu n'as pas de jambes

OU LE BAS BLESSE

 
PHALLUS ET MOMIES
J'ai suivi la route parallèle
Derrière le tulle des ténèbres
Entre les cuisses de mes aïeux
Darde la langue hébraïque
L'art commence où le désir finit
Mate et sale
San haleine
Fasce d'argent sur champs de gueules
J'ai crevé ma peau
Ainsi qu'une enflure bleuâtre dans la boue
Saturne fait usage de son dard
Pour stimuler son appétit
La mort peut être nécessaire
Aux autres
Je hais les satisfaits
Les stériles les nantis
Un mort suit l'autre san connaître son visage
Une femme traverse les rails
En sang en sang ensanglantée
Personne ne la voit personne dans
L'ascenseur
Le jaune insoutenable d'une voix de canari
Mélange d'arsenic et de colle
Relie les côtes aux barreaux et ne laisse point
D'espace pour l'oiseau
Tout casser
Briser l'image du pénis paternel
Lové comme un serpent dans un vase de Gallé
Ecraser sa tête sous un talon d'acier
(Un vague sentiment de retour
Vagit dans le ravin
Passer outre)
Il faut rire en montant les marches de la vieille maison
Eventrer les acteurs égrenant leurs bigoteries
Haïr les fébriles égorger les assis
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Joyce Mansour,
Cris (1953),
Prose et poésie, Oeuvres complètes, Actes Sud, 1991