... * Reçois mes prières. Avale mes pensées polluées. Purifie-moi : que mes yeux s'ouvrent Qu'ils voient le sourire intérieur des assassins. Et une fois pure Judas crucifie-moi. ... * Ton cou tranché. Ta tête qui saigne Séparée de ton corps Grimaçante et aveugle. Ton cou qui saigne des gouttes de folie Tes yeux qui pleurent des larmes de désir Et moi qui bois Ta vie qui part.
* Dans le velours rouge de ton ventre Dans le noir de tes cris secrets J'ai pénétré. Et la terre se balance en pleurant en chantant. Tandis que j'attends l'effet du poison Le sang d'un démon qu'est la bile crachée Crachée par des animaux massacrés. * Tu frémis de honte Mais tu aimes frémir. Tu gémis de peur Mais tes larmes sint douces. Tu te caches à ma vue Espérant que je te trouve. Tu veux ta destruction.
* Une femme créait en elle le soleil Et ses mains étaient belles à voir. La terre s'ouvrait sous ses pieds fertiles Et l'enveloppe de son haleine orangée Fécondant ainsi la sérénité. *
Même référence, mais texte différent, extrait de
Ecrits de femmes, Textes rassemblés par
Monique Houssin et
Elisabeth Marsault-Loi, Messidor, 1986.
Une femme créait le soleil En elle Et ses mains étaient belles la terre plongeait sous ses pieds L'assaillant de l'haleine fertile Des volcans Ses narines palpitaient ses paupières se baissaient Empesées par le lourd limon de l'oreiller C'est la nuit Et l'égratignure tranquille où meurt le vide haletant Se bat se débat s'ouvre et doucement se ferme Sur la verge dodelinante de Noé l'explorateur
* Que mes seins te provoquent Je veux ta rage. Je veux voir tes yeux s'épaissir Tes joues blanchir en se creusant. Je veux tes frissons. Que tu éclates entre mes cuisses Que mes désirs soient exaucés sur le sol fertile De ton corps sans pudeur. * Les vices des hommes Sont mon domaine Leurs plaies mes doux gâteaux J'aime mâcher leurs viles pensées Car leur laideur fait ma beauté * ... * Petit corps mal fait Dans sa cave sans jours. Petite tête bien lisse Sans yeux ni sourire C'est l'enfance. Petits os sans volonté Vite brisés entre des doigts hâtifs Cobaye flasque, doux et condamné, Enfant pas enfant d'une mère sans amant Condamné à être seul, condamné à la science. * ... * Trois grosses femmes et un vieil homme Leur maison est une souricière. Fenêtres fermées pour mieux conserver leurs chairs Ils mangent des embryons sous forme de saucissons. Délicieusement nus sous leur peau en loques Ils pataugent dans des bains de lait Guettant avec râles la maladie qui ronge. Vieillesse, quel enchantement ! * ...
Quand la guerre pleuvra sur la houle et sur les plages J'irai à sa rencontre armée de mon visage Coiffée d'un lourd sanglot Je m'étendrai à plat ventre Sur l'aile d'un bombardier Et j'attendrai Quand le ciment brûlera sur les trottoirs Je suivrai l'itinéraire des bombes parmi les grimaces de la foule Je me collerai aux décombres Comme une touffe de poils sur un nu Mon oeil escortera les contours allongés de la désolation Des morts brasillants de soleil et de sang Se tairont à mes côtés Des infirmières gantées de peau Pataugeront dans le doux liquide de la vie humaine Et les moribonds flamberont Comme des châteaux de paille Les colonnades s'enliseront Les astres bêleront Même les pantalons de flanelle s'engloutiront Dans l'espace géant de la peur Et je ricanerai dents découvertes violette d'extase dithyrambique Hystérique généreuse Quand la guerre pleuvra sur la houle et sur les plages J'irai à sa rencontre armée de mon visage Coiffée d'un lourd sanglot
* Connais-tu encore le doux arôme des plantaniers Combien étranges peuvent être les choses familières après un départ Combien triste la nourriture Combien fade un lit Et les chats Te rappelles-tu les chats aux griffes stridentes Qui hurlaient sur le toit quand ta langue me fouillait Et qui faisaient le gros dos quand tes ongles m'écorchaient Ils vibraient quand je cédais Je ne sais plus aimer Les bulles douloureuses du délire se sont évanouies de mes lèvres J'ai abandonné mon masque de feuillage Un rosier agonise sous le lit Je ne me déhanche plus parmi la pierraille Les chats ont déserté le toit
Parce que tu es vieux et sans atouts Parce que tu souffles et transpires dans le noir Parce que tes mains cherchent un coin humide pour mourir Je piquerai ton torse tragique de fines aiguilles trempées dans du miel Et tu souriras insulaire de la nuit de toute ta bouche épineuse De tout ton effroi Parce que tu es muet et que tes jours sont comptés Parce que tu n'as pas de jambes
J'ai suivi la route parallèle Derrière le tulle des ténèbres Entre les cuisses de mes aïeux Darde la langue hébraïque L'art commence où le désir finit Mate et sale San haleine Fasce d'argent sur champs de gueules J'ai crevé ma peau Ainsi qu'une enflure bleuâtre dans la boue Saturne fait usage de son dard Pour stimuler son appétit La mort peut être nécessaire Aux autres Je hais les satisfaits Les stériles les nantis Un mort suit l'autre san connaître son visage Une femme traverse les rails En sang en sang ensanglantée Personne ne la voit personne dans L'ascenseur Le jaune insoutenable d'une voix de canari Mélange d'arsenic et de colle Relie les côtes aux barreaux et ne laisse point D'espace pour l'oiseau Tout casser Briser l'image du pénis paternel Lové comme un serpent dans un vase de Gallé Ecraser sa tête sous un talon d'acier (Un vague sentiment de retour Vagit dans le ravin Passer outre) Il faut rire en montant les marches de la vieille maison Eventrer les acteurs égrenant leurs bigoteries Haïr les fébriles égorger les assis ...
Joyce Mansour, Cris (1953), Prose et poésie, Oeuvres complètes, Actes Sud, 1991