De la bouteille lentement coulait le flux du miel doré. Si lent et si épais que l'hôtesse eut le temps de dire - Ici, dans la triste Tauride où le destin nous a jetés, Nous ignorons l'ennui - Et elle regarda par-dessus son épaule. Partout les communs de Bacchus, comme si n'étaient alentour Que les vigies et que les chiens. On ne rencontre pas une âme. Semblables à de lourds tonneaux roulent paisiblement les jours. Rien à comprendre ni répondre aux voix dans la cabane. Nous sortîmes après le thé dans l'immense jardin marron, Les sombres stores étaient baissés comme des cils aux fenêtres. Et les collines somnolentes ruisselaient d'air en fusion Devant les blanches colonnes d'où nous contemplâmes les vignes. J'ai dit : c'est comme une antique mêlée où le vignoble vit, Où d'hirsutes cavaliers s'affrontent en cohortes bouclées. Dans la pierreuse Tauride c'est la science de l'Hellade, et voici Arpents dorés après arpents de fières terrasses rouillées. Dans la chambre aux murs blancs le silence est dressé comme un rouet. On respire la peinture, le vinaigre, le vin remonté de la cave. Souviens-toi, chez le Grec, combien de temps, celle que tous aimaient, Pas Hélène, mais l'autre, elle est restée à broder son ouvrage. O ! Toison d'or, où puisje te chercher, O ! Toison d'or ? La vague sourde avait grondé tout au long du voyage Et, laissant son vaisseau, les gréements rompus sur les mers Empli d'étendue et de temps Ulysse s'en revint. (1917)
On m'enseigna la science de l'adieu Dans les plaintes échevelées, nocturnes. Mâchent les boeufs, l'attente se prolonge. Déjà la dernière heure des vigiles. De cette nuit des coqs je vénère le rite - Levant le fardeau de l'errante peine Les yeux éplorés regardaient au loin, Mêlant un pleur de femme au chant des muses. L'adieu - qui peut disant ce mot savoir Ce qu'il porte de séparation, Ce que prophétise le cri du coq Quand la flamme brûle sur l'Acropole, Et à l'aube d'une vie nouvelle, Quand dans l'enclos le boeuf lentement mâche, Pourquoi le coq, clamant la vie nouvelle, Bat des ailes sur les murs de la ville. Et j'aime la coutume des fileuses : La navette va, le fuseau gémit. Vois-tu : déjà, comme un duvet de cygne, Délie, pieds nus, vole à notre rencontre. Hélas ! De notre vie la maigre trame ! Comme est pauvre la langue de la joie ! Tout ce qui fut sera encore et seul Est doux l'instant de la reconnaissance. Ainsi sera : la silhouette transparente Gît sur la plaque immaculée d'argile Comme la peau tendue d'un écureuil. Sur la cire, penchée, une femme regarde. L'Erèbe grec nous est impénétrable. Aux hommes le bronze, aux femmes la cire... C'est au combat que nous échoit le sort. Elles meurent en disant l'avenir. (1918)
Ses lèvres molles, roses écumant de fatigue, Le taureau creuse la vague verte avec fureur. Il souffle, aimant plus que les rames les femmes - Etrange est à la nuque le fardeau et grand le labeur. Quelquefois bondit la roue d'un dauphin, Ou c'est d'un oursin que pointent les épines. Saisis-toi de tout, Europe aux tendres mains ! Où trouver joug plus adorable à l'échine ? Europe entend le ressac, amèrement. Elle voudrait glisser des rugueuses pentes, L'eau grasse gonfle, puis ruisselle en torrent, Et l'éclat huileux de la mer l'épouvante. Elle aime bien mieux, quand grincent les taquets, Le train des brebis, la barque aux hanches pleines Sous la proue - des poissons les souples reflets. Et sans rame le rameur au loin l'entraîne. (1922)
C'est minuit dans Moscou. Un superbe été bouddhique.
Avec un martèlement léger les rues se dispersent dans d'étroits escarpins de fer.
Les anneaux typhiques des boulevards se pâment de bonheur.
Moscou même la nuit ne connaît le repos.
Quand la paix s'échappe sous les sabots,
On dirait que deux clowns, quelque part sur le champ de tir,
Ont pris place - Bim et Bom -
Et peignes et maillets sont entrés dans la danse.
Tantôt c'est un harmonica, tantôt
C'est un piano aux dents de lait -
Do-ré-mi-fa
Et sol-fa-mi-ré-do...
Ah ! quand j'étais plus jeune j'enfilais
Mon imperméable en toile cirée
Et j'allais dans les vastes tentacules des boulevards
Où tambourinent les pattes d'allumettes d'une gitane en longue jupe,
Où l'ours aux arrêts se promène,
De la nature l'éternel menchevik...
Et j'aspirais jusqu'à la nausée la senteur des lauriers-cerises...
Où aller maintenant ? Il n'y a ni lauriers, ni cerises...
Je vais tirer le poids conique
De la pendule de cuisine à l'amble rapide.
Ce qu'il peut être revêche, le temps !
Mais j'aime à le saisir par la queue :
Car il n'est pas coupable de sa propre fuite,
Avec son air un peu trop rusé.
Ah non ! il ne faut ni supplier, ni te plaindre ! Chut !
Ni geindre !
Est-ce pour cela que les roturiers
Ont battu leurs semelles craquelées, pour qu'à présent tu les trahisses ?
Nous mourrons comme des fantassins,
Mais nous n'exalterons ni la rapine, ni la corvée, ni le mensonge !
Il y a chez nous la toile d'araignée d'un vieux plaid d'Ecosse,
Tu m'en recouvriras comme d'un drapeau quand je mourrai.
Buvons, compagnon, à l'orge de notre chagrin,
Buvons jusqu'à la dernière gorgée !...
Des cinémas fonctionnant à plein régime,
Assommées comme aprés une anesthésie,
Sortent les foules ! Comme elles sont vénéneuses
Et comme elles ont besoin d'oxygène !
Il est temps que vous le sachiez, je suis moi aussi un contemporain,
Je suis un homme de l'époque des Confections moscovites,
Regardez comme ma veste bâille,
Comme je sais marcher et parler !
Essayez donc de me séparer du siècle,
Je vous le garantis, vous vous casserez le cou !
Je parle avec l'époque mais a-t-elle
L'âme dure comme la corde et s'est-elle
Parmi nous ignominieusement acclimatée,
Comme dans un temple du Tibet une petite bête ridée,
Elle se gratte et hop ! dans la baignoire de zinc -
fais-nous ton numéro, fille de Russie !
C'est peut-être humiliant, mais il faut le comprendre :
il y a le stupre du labeur, nous l'avons dans le sang.
Déjà le jour se lève. Dans les jardins frémit le télégraphe vert.
Raphaël vient en visite chez Rembrandt.
Lui et Mozart, ils donneraient leur âme pour Moscou,
A cause des yeux bruns, de l'éphémère ivresse des moineaux.
Et l'on dirait un message pneumatique
Ou la gelée d'une méduse de la mer Noire
Que transportent de logis en logis
Les courants d'air sur leur tapis roulant,
Ainsi qu'ai mois de mai des étudiants espiègles...
(4 juin 1932)
Ossip Mandelstam, traduit par : François Kérel,, Tristia et autres poèmes,, nrf, ed poésie/Gallimard 1975-1982