Pierre Loti

Le lendemain de cette découverte heureuse, il part en excursion vers les mausolées des poètes Sa'adi et Hâfez. Au début du siècle, les deux tombes étaient situées dans de ravissants jardins à l'extérieur de la ville. Elles furent malheureusement détruites et reconstruites dans les années quarante. Nous ne pouvons donc plus, comme Loti, admirer la dernière demeure de Hâfez, « la tombe en agate gravée, au milieu d'un grand enclos exquis, où nous trouvons des allées d'orangers en fleurs, des plates-bandes de roses, des bassins et de frais jets d'eau. [...] Et ce jardin, d'abord réservé à lui seul, est devenu un idéal cimetière. [...] Il y a aussi dans le jardin, des kiosques à coupole, pour prier ou rêver. [...] On entretient là, dans une quantité de vases, d'éternels bouquets, et, ce matin, de pieux personnages sont occupés à les renouveler : des roses, des gueules-de-lion, des lys, toutes les fleurs d'autrefois... »
Néanmoins, l'admiration pour le maître de la poésie persane, qui naquit en 1324 à Shirâz et enchanta par ses vers jusqu'au terrible Tamerlan, reste intacte. La plupart des Iraniens connaissent quelques-uns de ses poèmes par coeur, qu'ils n'hésiteront pas à déclamer lorsque l'occasion se présente.
La renommée des poèmes de Hâfez est devenue telle au cours des siècles, que son divân, le recueil de l'intégralité de l'oeuvre qui lui est attribuée, sert de livre divinatoire. Pour pratiquer cette lecture inhabituelle d'un ouvrage de poésie, on pose tout d'abord une question sur l'avenir. Puis l'on choisit, au hasard, un passage d'un poème qui sera interprété par celui qui fait la lecture. Les vers de Hâfez possèdent en effet de nombreuses significations, compte tenu de leur construction et du sens multiple des mots employés, et sont donc tout à fait propices à l'interprétation.
Ceux qui ne possèdent pas de divân pourront, de leur côté, recourir aux marchands ambulants. Ces derniers enferment certains des poèmes dans de petites enveloppes et les font choisir aux passants par un oiseau apprivoisé qui en tire une à l'aide de son bec.

Au mausolée de Sa'adi, à qui l'on doit le magnifique Golestân, Loti se désole du sort réservé aux poètes et à la poésie en Occident : « Patrie enviable pour les poètes, cette Perse où rien ne change, ni les formes de la pensée ni le langage, et où rien ne s'oublie ! Chez nous, à part des lettrés, qui se souvient de nos trouvères, contemporains de Sa'adi; qui se souvient seulement de notre merveilleux Ronsard ? »

Pierre Loti,
-Notes en Perses,
Bibliothèque nationale, n.a.f. 1881.
-Vers Ispahan,
Société de Publication d'Ouvrages Classiques sur l'Iran, Téhéran, 1974.(d'après l'édition de Calmann Lévy de 1925)
la Perse des écrivains voyageurs.,
Editions du Chêne, 1999, Hachette Livre.