L'âme, cet infini qu'ont lassé tous ses dieux, L'homme entre deux néants n'est qu'un jour de misère, Astres lointains des soirs, musiques infinies, Ce coeur universel ruisselant de douceur - Mais qui donc a tiré l'Univers de la nuit ? Avoir jugé les Cieux et s'en aller sans bruit ! ...Un atome où se joue une farce éphémère.
Commentaire de Marie-Jeanne Durry :
Je ne crois pas du tout que l'alexandrin soit mort,
ni la rime, ni les vers qui sont des vers. Je ne pense pas
qu'il exeiste de poésie que dépouillée d'un contenu
intellectuel et cherchant dans la sensation un obscur plus
fécond que la clarté. Les poncifs de l'anarchie me semblent aussi
redoutables que ceux de la contrainte. A quelque distance,
la foule des vers-libristes, ou des actuels tenants du premier jet
et d'un chaos de choc, est aussi anonyme que la masse
des versificateurs.
Il n'y a qu'une vérite, celle du génie.
Il n'y a pas de progrès en art : il y a les chefs-d'oeuvre
et le reste.
Mais les livres ne renvoient qu'aux livres, et au lecteur. Au livre qu'on veut écrire, aux velléités de livre qui sont la seule ambition ; au lecteur qui ne peut se tenir de jeter, à son tour, à tous les vents, son expérience si brève.
Il y a même des jeux musicaux inattendus ; ainsi le rappel par deux échos décroissants de mots qui sont à la rime dans les distiques qui précèdent :
Le hoche-queue pépie aux écluses gelées ; L'amante va, fouettée aux plaintes des allées. Sais-tu bien, folle pure, où sans châle tu vas ? - Passant oublié des yeux gais, j'aime là-bas - En allées Là-bas !
Article sur Paul Bourget :
« Bonjour, M. Bourget. Toujours triste. Eh ! qu'avez-vous ? - J'ai la Vie. - Et que trouvez-vous de si triste dans la vie ? - La Mort. - Et, en effet, essayez de sortir de là ».
L'Espace ?
- Mon Coeur
Y meurt
Sans traces...
En vérité, du haut des terrasses,
Tout est bien sans coeur.
La Femme ?
- J'en sors,
La mort
Dans l'âme...
En vérité, mieux ensemble on pâme
Moins on est d'accord.
Le Rêve ?
- C'est bon
Quand on
L'achève...
En vérité, la Vie est bien brève,
Le Rêve bien long.
Que faire
Alors
Du corps
Qu'on gère ?
En vérité, O mes ans, que faire
De ce riche corps ?
Ceci,
Cela,
Par-ci
Par-là...
En vérité, en vérité, voilà.
Et pour le reste, que tout m'ait en sa merci.
Jules Laforgue, poètes d'aujourd'hui No 30, Seghers, 1966