Henri Kaddour

JAMAIS UNE OMBRE SIMPLE

L'âne et la chance

 
LE CANDIDAT
Qu'ils n'attendent surtout rien,
Ces gens qui se sont comportés
Si bestialement ! et à ce mot
La salle unie se lève pour une forte
Ovation : il est surpris, veut vérifier
Qu'il n'y a pas de quiproquo, reprend
Bestialement ! et la clameur revient
Mêlée de larmes d'enthousiasme, oui,
Bestialement ! les mains battent,
Les gens chantent, trois mille
Cris dans sa voix, et la vague
Roule sans fin vers lui sur un seul
Mot pour tous les autres : il n'a plus
Rien à promettre et peut tout demander.

Vous ne vouliez jamais sauver...

 
SALUT L'ARTISTE
A la campagne il lui parle de l'art,
De l'amour, de la vie, il dit qu'il crée,
Qu'il l'aime, elle dit que sa peinture
Est nulle, il dit l'art c'est la vie,
Elle dit qu'il n'est qu'un paresseux,
Il joue à l'agacer avec une herbe, elle
Crie, il dit qu'il va fesser pour la calmer,
Elle le traite de rapin, d'une main il bloque
La nuque, de l'autre il cogne, il rit, il dit
Que les enfants les voient, il lâche et puis
Le lendemain il la regarde de la rive
Nager les yeux fermés, se dit qu'il est
Heureux d'être avec elle comme il y a
Huit jours au même endroit, mais avec l'autre.
 
LA DEMANDE
Tu travailles pour le fric ou pour
La baise, demande à l'infirmière
Une femme que les policiers amènent,
Prise dans une colère qui n'est déjà
Plus à elle. Elle crie : les poules
Du haut finissent toujours par salir
Celles d'en bas, et s'en va
Vers le lit bancal où la chère
Innocence se fait une fois encore
Recoudre le pucelage. Vous ne voulez
Jamais sauver, ajoute-t-elle,
Que ce qui est perdu. La télévision,
Ecrit l'interne sur le formulaire,
Semble avoir cessé de l'intéresser.

Acrostiches pour Vladimir Holan

 
         I

Quel nouveau chaos créer
Une fois de plus
A la marge de ce que
Nous connaissons si bien ?
Davantage que l'éclair, seule

La musique peut simuler
Et mordre la douleur

Jusqu'au point de stupéfaction
Où le violon rencontre
Un dernier termite, lui qui
Rêvait d'abeilles

Tirant le nectar, la belle
Infinité du temps
Rangée entre alvéoles
Et rayons de lavande :

Approche, l'astre du soir

Se fout d'être pris
A revers par l'élégie, et sa lointaine

Fureur transmet
Une façon plus
Réjouissante d'exaspérer la page,
En la livrant
Une dernière fois à l'inénarrable
Rage de l'impossible.
 

     IV

Vois, sur les canaux
Et les vaisseaux du vieux mythe,
Rêver une parole aussi
Simple que celle d'un insomniaque,

L'éblouissante trouille mais tenue
A la seule fixité du regard ;

Passé par tous les horizons
Ouverts aux quatre coins,
Et tenant par la main sa mémoire, un vieux
Silence en masque et domino apprend,
Interdit, que la mort, comme la poésie,
Est une cible fausse : c'est elle qui vient.
 

             VIII

Hiver et rêve de la voix, aimerait voir
Assembler, pour une fois, beauté des filles,
Mélancolie de l'homme et vraie cérémonie,
Le temps pour le Temps de mettre un pantalon.
Et puisque la poésie a déjà tout avalé,
Tant pis : on lui fera bouffer les bagues.

Les cymbales et le sens tremblé

 
FRUITS SUR LA FENETRE
Alors le jour, montant du fond bleuté du lac,
Vient aux fenêtres et le silence
Prend cette forme des fruits
Alignés par la chance, tandis que tremble

A contre-champ la fente d'une pêche douce
Qui parle d'heures passées à boire un air
Tiédi dans le cristal sans poison de septembre.
Collines, le ruisseau fait son bruit de captif

Sous les rondins dorés, l'heure avance
Sur un fil de soleil ; de folles captures
Font aussi danser l'herbe, un être humain

Se dit qu'il n'habite qu'une moitié
De lui-même, mais la mesure, qui est unique,
L'empêche de faire de ses remords un balcon.

Loin de Byzance

 
LE METRE ET LE CHAGRIN
Moteur du discours ? La langue elle-même,
La masse des vers qui moud le thème
Et ressac soudain, sur une rime
Un accent. On n'arrête pas le temps
Messieurs, on peut essayer de le compter
A sa manière, avec des sons, sur les doigts
Seulement de la main, tandis que la méchanceté
Choisit toujours les grands nombres.
« Garde tes larmes, disait très tôt la mère,
Pour des choses plus graves. » Poésie,
Le chagrin contenu par le mètre.

L'octave, l'âme et l'oubli

 
CHALETS D'AUJON
La trappe, pour un mot mal choisi. Suffit
Pas de se croire l'ami des arbres
Pour que dame nature vous montre sa gorge,
Et la bêtise mène aussi bien en enfer. Ecoute,
Poivrot de la morale, ce qui fut invention
De caresses peut disparaître, seul ce qui échoua
Excelle à nous infliger sa vieillesse. Leçon
Des choses, des plus fraîches fougères : pour
Retrouver un souffle entre le doute et la crédulité,
On leur accorde un beau pouvoir, et quand
Elles voient que c'est pour l'exercer à travers elles,
Elles nous renvoient un chant qui boite sur chaque
Fraction triste du temps, la marche même des amis
De celui qui jadis refusa une guerre et se pendit.
Henri Kaddour,
Jamais une ombre simple,
nrf, Gallimard 1994