Qu'ils n'attendent surtout rien, Ces gens qui se sont comportés Si bestialement ! et à ce mot La salle unie se lève pour une forte Ovation : il est surpris, veut vérifier Qu'il n'y a pas de quiproquo, reprend Bestialement ! et la clameur revient Mêlée de larmes d'enthousiasme, oui, Bestialement ! les mains battent, Les gens chantent, trois mille Cris dans sa voix, et la vague Roule sans fin vers lui sur un seul Mot pour tous les autres : il n'a plus Rien à promettre et peut tout demander.
A la campagne il lui parle de l'art, De l'amour, de la vie, il dit qu'il crée, Qu'il l'aime, elle dit que sa peinture Est nulle, il dit l'art c'est la vie, Elle dit qu'il n'est qu'un paresseux, Il joue à l'agacer avec une herbe, elle Crie, il dit qu'il va fesser pour la calmer, Elle le traite de rapin, d'une main il bloque La nuque, de l'autre il cogne, il rit, il dit Que les enfants les voient, il lâche et puis Le lendemain il la regarde de la rive Nager les yeux fermés, se dit qu'il est Heureux d'être avec elle comme il y a Huit jours au même endroit, mais avec l'autre.
Tu travailles pour le fric ou pour La baise, demande à l'infirmière Une femme que les policiers amènent, Prise dans une colère qui n'est déjà Plus à elle. Elle crie : les poules Du haut finissent toujours par salir Celles d'en bas, et s'en va Vers le lit bancal où la chère Innocence se fait une fois encore Recoudre le pucelage. Vous ne voulez Jamais sauver, ajoute-t-elle, Que ce qui est perdu. La télévision, Ecrit l'interne sur le formulaire, Semble avoir cessé de l'intéresser.
I
Quel nouveau chaos créer
Une fois de plus
A la marge de ce que
Nous connaissons si bien ?
Davantage que l'éclair, seule
La musique peut simuler
Et mordre la douleur
Jusqu'au point de stupéfaction
Où le violon rencontre
Un dernier termite, lui qui
Rêvait d'abeilles
Tirant le nectar, la belle
Infinité du temps
Rangée entre alvéoles
Et rayons de lavande :
Approche, l'astre du soir
Se fout d'être pris
A revers par l'élégie, et sa lointaine
Fureur transmet
Une façon plus
Réjouissante d'exaspérer la page,
En la livrant
Une dernière fois à l'inénarrable
Rage de l'impossible.
IV
Vois, sur les canaux
Et les vaisseaux du vieux mythe,
Rêver une parole aussi
Simple que celle d'un insomniaque,
L'éblouissante trouille mais tenue
A la seule fixité du regard ;
Passé par tous les horizons
Ouverts aux quatre coins,
Et tenant par la main sa mémoire, un vieux
Silence en masque et domino apprend,
Interdit, que la mort, comme la poésie,
Est une cible fausse : c'est elle qui vient.
VIII
Hiver et rêve de la voix, aimerait voir
Assembler, pour une fois, beauté des filles,
Mélancolie de l'homme et vraie cérémonie,
Le temps pour le Temps de mettre un pantalon.
Et puisque la poésie a déjà tout avalé,
Tant pis : on lui fera bouffer les bagues.
Alors le jour, montant du fond bleuté du lac, Vient aux fenêtres et le silence Prend cette forme des fruits Alignés par la chance, tandis que tremble A contre-champ la fente d'une pêche douce Qui parle d'heures passées à boire un air Tiédi dans le cristal sans poison de septembre. Collines, le ruisseau fait son bruit de captif Sous les rondins dorés, l'heure avance Sur un fil de soleil ; de folles captures Font aussi danser l'herbe, un être humain Se dit qu'il n'habite qu'une moitié De lui-même, mais la mesure, qui est unique, L'empêche de faire de ses remords un balcon.
Moteur du discours ? La langue elle-même, La masse des vers qui moud le thème Et ressac soudain, sur une rime Un accent. On n'arrête pas le temps Messieurs, on peut essayer de le compter A sa manière, avec des sons, sur les doigts Seulement de la main, tandis que la méchanceté Choisit toujours les grands nombres. « Garde tes larmes, disait très tôt la mère, Pour des choses plus graves. » Poésie, Le chagrin contenu par le mètre.
La trappe, pour un mot mal choisi. Suffit Pas de se croire l'ami des arbres Pour que dame nature vous montre sa gorge, Et la bêtise mène aussi bien en enfer. Ecoute, Poivrot de la morale, ce qui fut invention De caresses peut disparaître, seul ce qui échoua Excelle à nous infliger sa vieillesse. Leçon Des choses, des plus fraîches fougères : pour Retrouver un souffle entre le doute et la crédulité, On leur accorde un beau pouvoir, et quand Elles voient que c'est pour l'exercer à travers elles, Elles nous renvoient un chant qui boite sur chaque Fraction triste du temps, la marche même des amis De celui qui jadis refusa une guerre et se pendit.
Henri Kaddour, Jamais une ombre simple, nrf, Gallimard 1994