Toujours plus bas que la lumière. Et c'est pour cela qu'elle sculpte les pierres blanches, les racines celles qu'on voit parfois par la fenêtre des cars. Toujours plus loin que le silence, une vague se met debout et comme un muscle anonyme elle roule sous la peau. Par camions entiers la mer court abattre ses murs et combler ses fossés et mugir et cracher dans l'oreille d'un dieu sourd. ...
Usé par le frottement des cigales, le ciel s'écroulait par pans entiers de silence, des cubes de lumière se détachaient avec un bruit de verre, pour recouvrir peu à peu les échos abandonnés d'anciens villages, en contrebas, et tu te trahissais alors par courtes explosions de sauterelles dans la montagne démolie, cherchant sous les racines une dalle de marbre où dormir sur le hiéroglyphe noir de l'amour.
De l'autre côté de la mer il y a la mer, rien d'autre que la mer. Et derrière les mots le poème sans le poème, et derrière ces dunes, c'est votre voix que vous entendez. On n'entend rien. Seule la mer parle. Elle dit tout haut ce que le vent pense tout bas. Il reste le sel sur les livres. Ces arbres vivent. Ces rochers sont les fontaines et les vasques, les jardins, les jets d'eau, les fleurs. Quand on ferme les yeux, les arbres nous regardent. Ils passent et repassent. On entend leurs pas sur le gravier. On entend tout. Sur le rivage, le soleil est comme la mort, le soleil est proche de nous. Quand le soir étend sa salive sur les galets aux noms gravés, les poissons sont comme des lampes, les galets sont comme des genoux.
J'ai passé ma vie sur un dessus d'armoire, la gorge pleine de bois, à la fenêtre un cerisier en sueur, fatigué de gagner au jeu, quelque chose (dans les couloirs, le cri de l'or sur les parquets) de si peu croyable, mais ce n'est pas ça que je veux dire, le sang coulait du mur, sans doute. Et nous avons marché très près de l'impossible. J'étais ivre en 20 minutes. La poésie n'est que cela. Rassurez-vous, la poésie n'est que forêts, décors, rizières, et par exemple les fusils sont enterrés depuis longtemps derrière un arbre pittoresque. ...
Dominique Grandmont Immeubles, poésie 79 Seghers