Dominique Grandmont

IMMEUBLES (1979)

 
SUD I
Toujours plus bas que la lumière.
Et c'est pour cela qu'elle sculpte
les pierres blanches, les racines
celles qu'on voit parfois par la fenêtre des cars.

Toujours plus loin que le silence,
une vague se met debout et comme
un muscle anonyme elle roule sous la peau.

Par camions entiers la mer
court abattre ses murs et combler ses fossés
et mugir et cracher dans l'oreille d'un dieu sourd.

...
SUD II
Usé par le frottement des cigales,
le ciel s'écroulait par pans entiers de silence,
des cubes de lumière se détachaient avec un bruit de verre,
pour recouvrir peu à peu les échos abandonnés d'anciens villages, en contrebas,

et tu te trahissais alors
par courtes explosions de sauterelles dans la montagne démolie,
cherchant sous les racines une dalle de marbre où dormir
sur le hiéroglyphe noir de l'amour.
SUD III
De l'autre côté de la mer il y a la mer,
rien d'autre que la mer.  Et derrière les mots
le poème sans le poème, et derrière ces dunes,
c'est votre voix que vous entendez.

On n'entend rien.  Seule la mer
parle. Elle dit tout haut
ce que le vent pense tout bas.
Il reste le sel sur les livres.

Ces arbres vivent. Ces rochers
sont les fontaines et les vasques,
les jardins, les jets d'eau, les fleurs.
Quand on ferme les yeux, les arbres nous regardent.

Ils passent et repassent. On entend leurs pas sur le gravier.
On entend tout. Sur le rivage,
le soleil est comme la mort,
le soleil est proche de nous.

Quand le soir étend sa salive
sur les galets aux noms gravés,
les poissons sont comme des lampes,
les galets sont comme des genoux.
 
La leçon de Français dans la cour
J'ai passé ma vie sur un dessus d'armoire,
la gorge pleine de bois, à la fenêtre un cerisier en sueur,
fatigué de gagner au jeu, quelque chose
(dans les couloirs, le cri de l'or sur les parquets)
de si peu croyable, mais ce n'est pas ça que je veux dire,

le sang coulait du mur, sans doute. Et nous avons
marché très près de l'impossible. J'étais ivre en 20 minutes.
La poésie n'est que cela. Rassurez-vous, la poésie
n'est que forêts, décors, rizières,
et par exemple les fusils
sont enterrés depuis longtemps
derrière un arbre pittoresque.
...
Dominique Grandmont
Immeubles, poésie 79
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