Georges Bataille

L'Archangélique

 
Un long...
Un long pied nu sur ma bouche
un long pied contre le coeur
tu es ma soif ma fièvre

pied de whisky
pied de vin
pied fou de terrasser

ô ma cravache ma douleur
talon très haut me terrassant
je pleure de ne pas mourir

ô soif
inapaisable soif
désert sans issue

La soeur de ma vie a une chevelure de vipères
un grand rire de miel rouge
brusque courant d'air

coup de vent de la mort où je pleure
aveugle agenouillé
et les orbites vides

couloir où je ris d'une nuit insensée
couloir où je ris dans le claquement des portes
où j'adore une furie où je meurs

et j'éclate en sanglots
le coup de clairon de la mort
a mugi dans mon oreille
 
La mort joua...
la mort joua le dé
et le fond des cieux jubile
de la nuit qui tombe en moi
 
Crache le sang
Crache le sang
c'est la rosée
le sabre dont je mourrai

de la margelle du puits
regarde  le ciel étoilé
a la transparence des larmes.


Je te trouve dans l'étoile
je te trouve dans la mort
tu es le gel de ma bouche
tu as l'odeur d'une morte

tes seins s'ouvrent comme la bière
et me rient de l'au-delà
tes deux longues cuisses délirent
ton ventre est nu comme un râle

tu es belle comme la peur
tu es folle comme un départ.
 
Tu es le vide...
tu es le vide et la cendre
oiseau sans tête aux ailes battant la nuit
l'univers est fait de ton peu d'espoir

...

tu es l'amie du soleil
il n'est nul repos pour toi
ta fatigue est ma folie.
 
Là une foule...
...
là une foule amoncelle des boîtes de peut-être
un gendarme en chemise du haut d'un toit
gesticule une faux de démon

 
Douceur de...
Douceur de l'eau
rage du vent

éclat de rire de l'étoile
matinée de grand soleil

il n'est rien que je ne rêve
il n'est rien que je ne crie

plus loin que les larmes la mort
plus haut que le fond du ciel

dans l'espace de tes seins.
...
Pour me livrer aux vits
j'ai mis
ma robe à fendre l'âme
...

Autres (T.IV)

 
Je mets mon...
...
je bois dans ta déchirure
j'étale tes jambes nues
je les ouvre comme un livre
où je lis ce qui me tue.
 
J'ai froid...
J'ai froid au cœur je tremble
du fond de la douleur je t'appelle
avec un cri inhumain
comme si j'accouchais

tu m'étrangles comme la mort
je sais cela misérablement
je ne te trouve qu'agonisant
tu es belle comme la mort

tous les mots m'étranglent
 
bande-moi...
bande-moi les yeux
j'aime la nuit
mon coeur est noir

pousse moi dans la nuit
tout est faux
je souffre

le monde sent la mort
les oiseaux volent les yeux crevés
tu es sombre comme un ciel noir
 
Tu es l'horreur de la nuit
Tu es l'horreur de la nuit
je t'aime comme on râle
tu es faible comme la mort

je t'aime comme on délire
tu sais que ma tête meurt
tu es l'immensité la peur

tu es belle comme on tue
le coeur démesuré j'étouffe
ton ventre est nu comme la nuit.
 
LE MUR
Une hache
donnez une hache
afin que je m'effraie
de mon ombre sur le mur
ennui
sentiment de vide
fatigue.
 
LE GIVRE
Mon amante la mort
étoile de chaux vive
coeur de glace coeur d'eau
coeur aux cheveux de givre
étoile de cendre
silence sans lèvres.
 
LE SOL
J'aime la cendre le mâchefer
une tête de dure pierre
et l'insistance de ma vie

les mains violacées
les rires dans le froid
et le couteau rouge des dents.
 
LA FOUDRE
Le canon tonne dans le corps
et la foudre dans l'oeil de bronze
a la nudité de l'ordure
 
SOLITUDE
Le pouce dans le con
le ciboire sur les seins nus
mon cul souille la nappe de l'autel
ma bouche implore O christ
la charité de ton épine
Georges Bataille,
L'Archangélique,
Autres (T.IV),
Poésie/Gallimard